1. Trente mètres

Vendredi 8 décembre 2023

22 h 41

Léo piqua le dernier gyoza au moment où Isaac tendait ses baguettes. Il ne fit même pas semblant de ne pas l’avoir vu.

— Sérieux ?

— Quoi ? demanda-t-il en mâchant tranquillement.

— C’était le mien.

— Il était au milieu.

— Il en restait deux. T’as mangé l’autre.

— Désolé, j’ai pas fait gaffe. J’ai mangé avec un lance-pierre ce midi.

Isaac posa ses baguettes sur le bord de l’assiette et parcourut les bols vides qui encombraient encore la table.

— T’as pourtant picoré au cocktail, et là tu t’es pris huit sushis, un ramen et tu termines mon gyoza.

— Cinq sushis.

— Huit.

— Tu les as comptés ?

Une hésitation passa sur le visage d’Isaac.

— Non.

Le sourire de Léo s’élargit.

— Bien sûr que tu les as comptés.

Isaac leva les yeux au ciel.

De l’autre côté de la vitre, la place de la Fourche luisait encore sous la pluie. Quelques passants la traversaient, les épaules rentrées dans leurs manteaux. Les enseignes et les phares s’étiraient sur les pavés mouillés chaque fois qu’une voiture passait.

Le restaurant s’était presque vidé. Une table parlait encore trop fort près de l’entrée, et la serveuse commençait à empiler les menus avec suffisamment de discrétion pour leur faire comprendre qu’elle aimerait probablement rentrer chez elle.

Isaac consulta l’heure : 22 h 44. Léo le vit reposer son téléphone près de son assiette.

— Bon, tu as un rencard ou quoi ?

Les sourcils d’Isaac montèrent légèrement.

— Quoi ?

— L’heure. Tu regardes encore ton téléphone.

— J’ai regardé l’heure.

— Entre autres.

Léo fit tourner son verre entre ses doigts.

— C’est ton ancien contact ? Celui avec qui tu dois vérifier des trucs ?

— Oui.

— Il peut pas te les envoyer ?

— Apparemment non.

— Évidemment. C’est pas louche du tout.

Le téléphone vibra contre le bois.

23 h 30. Ne sois pas en retard.

Isaac resta devant l’écran un peu trop longtemps avant de retourner l’appareil. Il le fit avec ce calme appliqué que Léo connaissait bien, celui qui donnait justement envie d’insister.

— Quoi ?

— Rien, c’est bon. De toute façon, tu comprends pas, donc on va pas poursuivre la conversation.

Les sourcils d’Isaac se rapprochèrent.

— J’ai l’impression de même plus être libre de mes faits et gestes.

— T’as raison, je suis étouffant.

— Reviens pas là-dessus, s’il te plaît.

Le mot n’était pas nouveau entre eux. Neuf ans plus tôt, Léo aurait probablement posé trois questions de plus, puis une quatrième sous prétexte de plaisanter. Il avait appris depuis à reconnaître le moment où son besoin d’être rassuré commençait à prendre toute la place. La plupart du temps, il savait s’arrêter avant.

La plupart du temps.

Il porta son verre à ses lèvres. Le vin avait perdu son froid depuis un moment.

— Je vais quand même finir par croire que ton boulot le fait exprès.

— Va au bout.

— De nous bouffer nos soirées.

— On est vendredi soir, répondit Isaac. Pas sur une île déserte.

— Justement. Il est presque vingt-trois heures et tu dois encore aller voir quelqu’un.

— Dix minutes.

Léo souffla du nez.

— Tu dis toujours dix minutes.

Isaac avait toujours fonctionné comme ça. Un sujet l’intéressait et il y entrait entièrement, jusqu’à retenir des chiffres dont personne ne lui demandait de se souvenir ou reprendre une conversation deux jours plus tard exactement là où il l’avait laissée. C’était aussi ce que Léo aimait chez lui. Beaucoup moins quand cette passion s’asseyait à table avec eux.

— Ça fait partie du boulot, dit Isaac. Tu vas pas me faire chier avec ça ce soir.

— OK. Discussion close.

Sa mâchoire se contracta aussitôt. Son regard décrocha vers la table avant de revenir vers Léo.

— C’est pas ce que je voulais dire.

— J’ai bien entendu.

— Je voudrais qu’on passe une bonne soirée.

— Moi aussi. C’est pour ça que j’avais envie de communiquer avec mon mec.

Le coin de la bouche d’Isaac remonta sans aller jusqu’au sourire.

— Toi, à dix-sept heures, ton boulot est terminé.

— Et j’en remercie Dieu tous les jours.

— T’es même pas croyant.

— Depuis que je bosse à l’Assurance Maladie, j’envisage toutes les options.

Cette fois, le visage d’Isaac se détendit vraiment.

— Tu les détestes vraiment à ce point ?

— Qui ?

— Les médecins.

— Pas tous. La moitié.

— C’est déjà beaucoup.

Léo pouvait supporter les dossiers absurdes, les logiciels qui plantaient au mauvais moment et les assurés persuadés qu’il avait personnellement rédigé le Code de la sécurité sociale. Les médecins, certains jours, demandaient davantage d’efforts. Son travail avait malgré tout une qualité qu’il appréciait de plus en plus : une heure de fin. À dix-sept heures, quelqu’un d’autre pouvait prendre le relais.

— Mon préféré aujourd’hui, c’est un type qui aurait facturé des soins qu’il a jamais faits. Il reçoit un courrier pour lui réclamer le remboursement et il appelle pour gueuler. Évidemment, ça tombe sur moi.

— T’y es pour rien. Apprends à pas prendre ces attaques personnellement.

— Bon, tu veux que j’te frappe là, c’est ça…

La mâchoire de Léo était encore serrée, mais le sourire commençait déjà à lui échapper.

— Il m’a expliqué pendant dix minutes comment fonctionnait l’Assurance Maladie. À moi. Et que j’avais pas à lui réclamer cet argent. Mais sérieusement, mec, t’as aucune dignité ? Tu factures des consultations bidon et c’est moi que tu traites de voleur ?

Isaac avait retrouvé son sourire.

— Tu lui as dit ça ?

— J’ai pensé très fort à notre charte qualité.

La serveuse passa derrière Léo avec une pile d’assiettes contre la poitrine. Au fond de la salle, les clients de la dernière table cherchaient leurs manteaux parmi ceux entassés sur la banquette. Une chaise racla le sol, puis la porte s’ouvrit quelques secondes sur le froid avant de se refermer.

— Et lundi, tu recommences, dit Isaac.

— Oui. Et à dix-sept heures, tout ça appartient à quelqu’un d’autre.

Il n’avait pas besoin de terminer. Isaac connaissait déjà la comparaison.

— C’est plus simple pour toi.

La phrase était sortie sans reproche.

Léo allait répondre quand le téléphone vibra une deuxième fois. Les yeux d’Isaac descendirent aussitôt vers l’écran avant qu’il se ravise. L’appareil resta retourné sur la table.

— Je regarde pas.

— Quel progrès.

— Tu vois que je fais des efforts.

Un sourire passa sur le visage de Léo et s’effaça presque aussitôt.

— C’est pas vraiment ça, le problème.

Derrière le comptoir, le serveur éteignit une rangée de petites lampes. La moitié de la salle passa dans une lumière plus douce. Dans la vitre, leurs reflets se confondaient presque.

— Je sais que ton boulot fonctionne pas comme le mien, reprit Léo. Et j’ai pas envie que tu changes. Enfin… pas complètement.

Isaac pinça légèrement les lèvres.

— Merci.

— Tu comprends ce que je veux dire.

Il ne répondit pas tout de suite.

— Je sais.

Le pouce de Léo suivit machinalement la base humide de son verre.

— C’est juste que… parfois, j’me sens seul… ça me blesse.

Les lèvres d’Isaac s’entrouvrirent. Rien ne vint.

Léo regretta presque aussitôt d’avoir laissé sortir la phrase. Il n’était toujours pas très doué pour rester à découvert longtemps.

— Bon. Voilà. C’était ma minute psy. Profite, ça arrive pas souvent.

Le coin de la bouche d’Isaac tressaillit.

— T’es pas très bon.

— Je sais. Mais je compense ailleurs.

— Essaie pas de m’amadouer.

Léo retrouva immédiatement son aplomb.

— Et si tu finis sous la table pour te faire pardonner, je te préviens, ça marchera pas.

Isaac laissa échapper un rire.

— Tu viens surtout de me donner une idée.

— Peut-être.

— On parlait de mon boulot.

— Ça avait presque marché.

— Presque.

Le téléphone était toujours retourné entre eux. Léo reprit son verre.

— Au fait, Lidiia m’a appelé tout à l’heure. Elle veut qu’on passe demain soir. Apparemment Seb cuisine.

Lidiia faisait partie de ces amitiés qui avaient fini par appartenir aux deux, même si elle avait d’abord été celle de Léo. Seb, son mari, était arrivé plus tard dans sa vie à elle, beaucoup plus calme, moins bavard, avec cette manière de ne jamais chercher l’attention qui lui en attirait pourtant facilement.

Les traits d’Isaac se resserrèrent à peine. Léo le remarqua quand même.

— Ah.

— Quoi, « ah » ?

— Rien.

— Si Seb cuisine, je peux faire un effort.

— Pour sa cuisine ?

— Entre autres.

Isaac le fixa par-dessus son verre.

— T’es lourd.

Léo n’avait jamais vraiment caché qu’il trouvait Seb beau. Ils avaient depuis longtemps cessé de considérer qu’une attirance disparaissait automatiquement dès qu’on était en couple. La règle implicite était surtout d’en rire avant qu’elle ne devienne autre chose.

— Quoi ? Il est quand même hyper sexy, je vais pas me crever les yeux pour autant…

— C’est clair.

Le verre de Léo s’arrêta avant d’atteindre sa bouche.

— Pardon ?

Isaac haussa légèrement les sourcils, parfaitement tranquille.

— J’ai des yeux.

— Tu l’as jamais dit.

— Parce qu’il est avec Lidiia, qu’il est hétéro et que ça me paraissait pas être une information urgente.

La surprise céda lentement la place à un sourire beaucoup trop satisfait.

— Ah. Donc t’es jaloux.

— Pas du tout.

— Un peu.

— Là, je suis surtout en train de me demander pourquoi je t’ai laissé le dernier gyoza.

— Tu me l’as pas laissé. Je l’ai pris.

— C’est pire.

Léo se pencha légèrement vers lui.

— Et pour info, je le trouve beau. Je compte pas partir vivre avec lui.

— Ça tombe bien, j’pense pas qu’il veuille de toi. La bite, c’est pas son truc.

La serveuse esquissa un sourire en déposant l’addition. Ils tendirent la main en même temps, mais Isaac fut plus rapide.

— Je t’invite.

— C’est le même compte… mais si ça peut te faire mousser auprès de la serveuse.

— Non, je paye avec mon compte perso.

— Tu viens de gagner combien aujourd’hui ?

Le visage d’Isaac prit aussitôt cette expression méfiante que Léo connaissait avant même qu’il ouvre la bouche.

— On parle pas boulot. Tu sauras pas.

— Je le verrai bien quand ça tombera sur le compte. Donc on est riches, ça y est ?

— Je viens de signer un contrat. On est loin d’être millionnaires.

— Pas encore, disons.

Isaac double-cliqua sur le bouton latéral de son téléphone, puis l’approcha du terminal. Le bip retentit dans une salle devenue presque silencieuse. Léo attendit que la serveuse se soit éloignée.

— Je suis fier de toi, quand même.

Isaac replia le reçu.

— Quand même ?

— Commence pas. Tu sais très bien ce que je veux dire.

Cette fois, il ne plaisantait plus.

— T’as bossé comme un malade pour l’avoir, ce contrat.

Toute trace d’ironie disparut du visage d’Isaac.

— Merci.

Léo pinça les lèvres. Les compliments sérieux avaient toujours été plus compliqués à assumer que les vannes.

— Bon. Voilà.

— Quoi ?

— Je t’aime.

Un petit rire échappa à Isaac.

— T’es con.

— Pourtant tu m’aimes.

— C’est bien mon problème.

Ils se levèrent et récupérèrent leurs manteaux. Le téléphone était resté seul sur la table, écran noir. Il attirait encore son attention malgré lui.

— Tu le connais depuis longtemps, ton type ?

— Un moment.

— Et il faut vraiment vous voir à vingt-trois heures trente pour vérifier vos trucs ?

Isaac glissa un bras dans sa manche.

— Visiblement.

— Mystérieux. Il est canon ?

— Grave.

— Bien moins que moi.

— Tout est relatif.

Isaac rangea enfin le téléphone dans sa poche.

Léo poussa la porte du restaurant. L’humidité leur colla immédiatement au visage. Un vent froid remontait des bassins et s’engouffrait entre les façades. Il remonta son col jusqu’au menton.

— Putain.

— Ça va ?

— J’ai froid. Je vais survivre.

— On aurait dû prendre la voiture.

— Pour dix minutes ?

— T’es en train de te plaindre.

— Je constate.

— Nuance essentielle.

— Exactement.

Ils remontèrent la rue Saint-Nicolas, épaule contre épaule. L’hiver avait vidé La Rochelle d’une partie de son agitation. Quelques restaurants servaient encore derrière des vitres couvertes de buée, mais les groupes devenaient rares dès qu’on quittait les rues les plus animées. Une terrasse abandonnée brillait sous la pluie, ses chaises empilées derrière une chaîne.

Léo savait qu’Isaac préférait la ville comme ça. Moins lisse. Les pavés humides, le vent qui se glissait partout, l’odeur de l’eau qui revenait sans prévenir. Ce n’était pas vraiment son genre de le formuler ainsi ; il se contentait généralement de ralentir près des bassins ou de proposer un détour inutile. Au bout de neuf ans, Léo avait appris à traduire.

Au loin, les mâts tintaient les uns contre les autres dans le port. Ils marchèrent quelques mètres sans parler. Une bourrasque rabattit les cheveux de Léo sur son front. Il les repoussa. En tournant rue d’Ablois, il ralentit.

— Au fait, c’était quoi cette phrase de Thomas, tout à l’heure ? « À la vie qui nous sourit » ?

— Il nous a entendus dire ça une fois et depuis il se fout de ma gueule et la ressort à toutes les sauces.

— Je trouve ça drôle… J’étais content qu’il la sorte.

— Titre.

— Arrête. Je suis sérieux. Pour toi. Le contrat, tout ça.

Le pas d’Isaac ralentit. L’ironie qui revenait si facilement entre eux quitta son visage.

— Tu deviens sentimental.

Léo grimaça aussitôt.

— Profite. Ça va pas durer.

— Tant mieux.

Ils avaient cessé de se toucher depuis quelques mètres. Léo laissa sa main descendre entre eux et retrouva celle d’Isaac. Ses doigts se refermèrent autour des siens. Ils continuèrent à marcher.

La conversation avait fini par revenir aux Minimes. Léo se moquait encore de la tête qu’Isaac avait faite devant l’îlot déplacé de vingt centimètres et lui racontait maintenant la dernière idée de l’architecte.

— Et là, il me sort que si on décale encore la cloison…

Les doigts d’Isaac bougèrent dans les siens. Pas vraiment un retrait. Une tension différente. Léo suivit son regard.

À une trentaine de mètres devant eux, quatre hommes remontaient la rue. Il ne leur accorda d’abord qu’un coup d’œil. Des silhouettes de fin de soirée, manteaux ouverts malgré le froid, démarches un peu trop larges, voix qui portaient plus loin que nécessaire. L’un tenait une canette à la main. Un autre marchait au milieu des trois autres avec cette aisance particulière de celui autour duquel le groupe semblait s’organiser.

Il parlait. Les autres riaient. Pas vraiment un chef, plutôt celui qui donnait le ton.

— Tu m’écoutes ?

Isaac ne répondit pas.

Celui du milieu venait de les remarquer. Son regard passa sur Léo, remonta vers Isaac, puis descendit vers leurs mains jointes. Il ralentit à peine et glissa quelques mots à celui qui marchait près de lui. Le deuxième regarda, puis le troisième. Le dernier n’avait encore rien vu, mais il riait déjà.

Quelque chose circula entre eux. Trop rapide pour que Léo l’entende, suffisamment clair pour modifier leur façon d’avancer. Ils ne se poussaient plus au hasard. Ils occupaient maintenant le trottoir ensemble.

— Chéri, tu m’écoutes ?

— Oui.

— J’ai rien dit depuis dix secondes.

Un sourire bref passa sur son visage.

— Alors oui, c’est comme ça que j’aime t’écouter.

Léo lui donna un léger coup d’épaule.

En face, le rire avait baissé. Celui à la canette but une gorgée sans quitter Léo des yeux.

Isaac ne parlait plus. Il cherchait un passage entre le groupe et les voitures garées.

— Quoi ? murmura Léo.

— Rien.

Dix mètres. Les quatre hommes ne se rangeaient toujours pas. Un couple qui arrivait derrière eux dut descendre sur la chaussée pour les contourner.

Celui du milieu donna un coup de coude à son voisin.

— Mate.

La main d’Isaac se détendit. Léo resserra ses doigts, croisa son regard et continua d’avancer. Il distinguait maintenant l’humidité sur leurs manteaux, le métal cabossé de la canette, les baskets blanches presque neuves de celui qui marchait en retrait.

Au moment où ils allaient se croiser, l’homme du milieu écarta le bras. L’épaule de Léo heurta la sienne. L’homme s’arrêta.

— Pardon, princesse.

Il n’eut même pas besoin de regarder les autres : leur rire éclata derrière lui. Léo fit encore un pas avant de se retourner.

Les trois autres s’étaient immobilisés quelques mètres plus loin. Aucun ne parlait encore. Ils regardaient seulement, sourires ouverts, comme un public qui connaissait déjà le spectacle.

— Laisse, souffla Isaac.

Trop tard. L’homme avait fait demi-tour. Derrière lui, les trois autres se rapprochèrent sans avoir l’air de le faire.

— Quoi ?

— Rien, répondit Léo.

— T’as un problème ?

— Non. Toi ?

Isaac expira lentement.

— Léo…

L’homme aux chaussures blanches resta légèrement en retrait. Celui à la canette, lui, s’était placé sur le côté, le bras pendant le long du corps. Le quatrième regardait surtout Isaac. Puis leurs mains toujours jointes.

— Ah ouais.

Son sourire s’élargit.

— C’est des amoureux.

Léo lâcha sa main. Pas pour la cacher, pour avancer d’un pas. Isaac le saisit aussitôt par le bras.

— On s’en va.

— J’ai rien fait.

— Justement.

Celui à la canette ricana.

— Ouais, écoute ta meuf.

Le visage de Léo se ferma. La main d’Isaac se resserra.

— S’il te plaît.

Ce fut la peur dans sa voix qui l’arrêta, pas l’insulte. Le premier fit un pas vers eux.

— Pourquoi ? Il a peur ?

Personne ne répondit.

— J’te parle, princesse.

Isaac entraîna Léo avec lui.

— On se casse.

Ils firent quelques pas.

Derrière eux :

— Hé, les pédés.

Léo s’arrêta.

Isaac garda la main sur son bras.

— Non.

Le mot sortit très bas.

— Léo, non.

Une autre voix :

— Qu’est-ce qu’il y a ? Elle est pas contente ?

Léo se retourna.

— Tu veux quoi, exactement ?

Isaac relâcha son bras. Le premier sourit. Il n’avait peut-être attendu que ça.

— Rien.

Il revint vers eux.

— J’veux discuter.

Les trois autres se rapprochèrent derrière lui, attirés par la même excitation mauvaise, chacun assez courageux pourvu que les trois autres restent là.

— Alors discute.

— Léo…

L’homme s’approcha suffisamment pour que l’alcool arrive avec son souffle.

— C’est lequel de vous deux qui fait la femme ?

Les autres rirent. Celui aux chaussures blanches aussi, mais sans quitter Isaac des yeux.

Léo secoua la tête.

— Sérieusement ?

— Réponds.

— T’as vraiment envie de savoir ce qu’on fait au lit ?

Le sourire du premier disparut. Autour de lui, les rires s’arrêtèrent presque au même moment.

Isaac reprit le bras de Léo.

— Arrête.

— Mais il pose une question.

— Je te demande d’arrêter.

Léo tourna la tête. Il n’avait jamais vu ce visage-là. Pas avec lui. La peur n’était plus dissimulée derrière une remarque ou un agacement.

— D’accord.

Isaac le tira en arrière.

Ils n’eurent pas le temps de partir.

Une main frappa Isaac à l’épaule. Pas très fort. Presque comme si l’autre voulait encore pouvoir prétendre qu’il plaisantait.

Isaac recula d’un pas. Léo se plaça entre eux.

— Tu le touches pas.

Le groupe se tut. Celui à la canette baissa lentement son bras. Le premier sourit.

— Tu vas me faire quoi ? Me griffer, c’est ça ?

Léo vit le bras partir trop tard. Le coup le prit sur le côté du visage. Une lumière blanche éclata derrière ses yeux et son talon glissa sur les pavés humides. Il tomba lourdement.

La douleur sous ses côtes arriva avant l’air. Il essaya de se relever.

Quelqu’un fut sur lui presque immédiatement. Une main agrippa l’arrière de son manteau et le rabattit au sol. Un genou s’enfonça entre ses omoplates. Son bras fut ramené dans son dos jusqu’à ce que son épaule proteste.

Léo ne vit pas son visage. Seulement une manche sombre près de sa joue et une chaussure plantée à quelques centimètres de sa main.

— Lâche-moi !

Le poids augmenta. Sa joue toucha les pavés mouillés.

Isaac cria son prénom. Léo força sur son épaule, réussit à tourner suffisamment la tête.

Ils étaient trois autour d’Isaac.

Le premier coup le prit au visage. Sa tête partit sur le côté. Une trace rouge apparut au coin de sa bouche.

Isaac repoussa celui qui le tenait et recula. Pendant une seconde, il y eut de l’espace devant lui.

— Cours ! hurla Léo.

Isaac n’alla nulle part. Celui à la canette le frappa dans le ventre. La canette tomba et roula sur les pavés, répandant une traînée de bière dans l’eau de pluie.

Un autre coup atteignit ses côtes. L’homme aux chaussures blanches le prit dans le dos. Isaac tomba à genoux.

Léo se débattit. Le genou entre ses épaules l’écrasa davantage.

— Arrêtez !

Une fenêtre restait éclairée au-dessus d’eux. Derrière une vitre, une silhouette passa puis disparut. Une voiture traversa le bout de la rue sans ralentir.

Le monde continuait.

Un pied frappa Isaac sur le côté. Puis un autre. Les insultes se mélangeaient aux coups, moins fortes maintenant, presque mécaniques.

Isaac tomba sur le flanc. Il essaya encore de ramener ses bras devant son visage.

Un coup atteignit son ventre. Un autre son dos. Puis sa tête.

— Putain, arrêtez !

La chaussure blanche entra dans le champ de Léo. Disparut. Revint.

Une flaque traversée de lumière jaune. La canette couchée contre le trottoir. Le manteau d’Isaac ouvert sur le sol. Ses doigts contre les pavés.

La rue se décomposa en morceaux.

Entre deux mouvements, d’autres images apparurent sans raison : le reçu du restaurant entre les doigts d’Isaac, son rire après « je t’aime », l’îlot déplacé de vingt centimètres, le dernier gyoza.

Quelques minutes plus tôt, tout ça n’avait aucune importance. Maintenant, Léo aurait donné n’importe quoi pour revenir à cette table.

On aurait pu partir.

Isaac l’avait demandé. Une fois. Puis encore.

Léo avait voulu répondre. Ne pas baisser les yeux. Ne pas avoir peur. Ils n’avaient rien fait de mal.

Le type à la canette donna encore un coup, plus faible que les précédents, presque hésitant.

Isaac ne réagit pas.

— Il bouge plus.

La phrase ne venait pas de lui.

Les coups cessèrent. D’un seul coup.

Le silence fut si brutal que Léo entendit l’eau s'écouler le long du trottoir.

Quelqu’un souffla :

— Putain…

Le poids sur son dos diminua. L’homme qui le maintenait se releva. Léo ramena aussitôt son bras contre lui et roula sur le côté.

Isaac était au sol. Immobile.

Le premier avait reculé de deux pas. Celui à la canette regardait Isaac avec une expression différente maintenant. La bouche entrouverte, comme s’il découvrait seulement qu’un corps pouvait finir par ne plus répondre.

— On s’casse.

Personne ne protesta. Ils commencèrent à partir.

Léo posa une main au sol pour se relever. Ses côtes le replièrent immédiatement.

— Isaac !

Aucune réaction.

Trois des hommes continuaient déjà vers le bout de la rue. Le quatrième s’arrêta. Les chaussures blanches.

Il avait fait quelques mètres lorsqu’il se retourna. Il revint vers Isaac sans se presser.

Léo comprit.

— Non.

L’homme ne le regarda même pas.

— NON !

Il ajusta son appui. Son pied partit. La tempe d’Isaac heurta le bord du trottoir.

Le bruit fut sec. Ridiculement petit.

Son corps resta immobile.

Pendant une seconde, personne ne bougea.

L’homme baissa les yeux vers sa chaussure. Une trace sombre marquait le cuir blanc. Son visage se crispa.

— Fais chier, mes baskets neuves.

Il frotta sa semelle contre le bas du manteau d’Isaac. Une fois, puis une deuxième.

Comme sur un paillasson.

Léo resta figé.

L’homme repartit rejoindre les autres.

Un autre s’arrêta près du mur. Léo crut qu’il allait lui aussi vers Isaac. Il se baissa simplement pour ramasser un trousseau de clés.

— Tu les avais perdues, connard.

— Allez, bouge.

Leurs pas s’éloignèrent. Un rire partit au bout de la rue. Bref. Presque nerveux.

Puis plus rien. Seulement le vent. Le tintement métallique d’un mât quelque part vers le port. La respiration cassée de Léo.

Du côté d’Isaac, aucun son.

— Isaac ?

Il essaya de se relever. La douleur traversa ses côtes et le ramena au sol.

— Isaac.

Plus fort. Toujours rien.

Quelques mètres seulement les séparaient. Après les trente qui avaient paru interminables, ceux-là semblaient impossibles à franchir.

Léo posa une main devant lui et avança sur les genoux. Sa paume glissa sur les pavés. Il recommença.

— Chéri !

Des pas arrivèrent derrière lui. Il se retourna. Un homme venait de déboucher au bout de la rue.

— Monsieur !

L’inconnu se mit à courir.

— Appelez les secours !

Léo fouilla sa poche, sortit son téléphone et le lui tendit.

— C’est lui. Il répond pas.

L’homme prit l’appareil en arrivant près d’eux.

— Quelle rue ?

— D’Ablois. Rue d’Ablois.

Il composa le numéro tout en rejoignant Isaac. Léo continua d’avancer.

— Deux blessés, dit l’homme. Une agression. Il y en a un inconscient.

Il s’accroupit près d’Isaac et écouta les instructions.

— Il a reçu plusieurs coups à la tête.

Une pause. Il se pencha légèrement vers sa poitrine.

— Oui. Il respire.

Léo s’immobilisa.

— Il respire ?

L’homme tourna la tête.

— Oui.

Léo arriva enfin jusqu’à eux et posa une main au sol pour ne pas tomber contre Isaac. Du sang descendait de sa tempe jusqu’à son oreille.

Il tendit les doigts vers son visage.

— Attendez.

Sa main resta suspendue.

L’homme posa le téléphone sur les pavés et activa le haut-parleur. Une voix leur demanda de ne pas déplacer Isaac.

Léo se pencha assez pour voir sa poitrine bouger. Il attendit. Elle se souleva de nouveau.

— Isaac, tu m’entends ?

Rien.

La voix du téléphone continuait de donner des instructions. L’inconnu répondait à sa place. Puis il se tourna vers Léo.

— Vous le connaissez ?

— Oui.

— Il s’appelle comment ?

— Isaac.

L’homme répéta le prénom au téléphone.

— Et vous ?

— Léo.

Il se passa une main sur la bouche et trouva du sang sur ses doigts. L’inconnu écouta encore.

— Vous êtes de sa famille ?

Léo regarda Isaac.

— C’est mon…

Sa gorge se referma. Le mot ne sortit pas.

L’homme n’insista pas.

Léo prit la main d’Isaac. Ses doigts étaient froids. Il les enferma entre les siens sans oser serrer.

Une sirène montait quelque part dans la ville. Trop loin encore pour savoir si elle venait pour eux.

Une larme tomba entre leurs mains. Léo ne sut pas depuis combien de temps il pleurait. Son pouce passa sur les doigts immobiles.

— Mon amour… me laisse pas tout seul.

2. À la vie qui nous sourit

Vendredi 8 décembre 2023

19 h 36

La dernière signature prit moins de trois secondes. Le client reposa le stylo, vérifia son nom au bas de la page et referma le dossier devant lui.

— Voilà.

Isaac parcourut une dernière fois les documents. Quatre signatures, les paraphes, les annexes : tout y était. À sa droite, Lucien Vallet avait déjà tendu la main.

— Merci pour votre confiance.

Le directeur de L&H Investissement raccompagna les deux clients jusqu'à l'ascenseur. Après presque deux heures de discussion, sa voix gardait le même calme qu'à leur arrivée. Isaac les suivit avec le dossier sous le bras.

Responsable des relations investisseurs, il avait passé une bonne partie des dernières semaines à répondre aux questions, corriger des présentations, vérifier des chiffres qu'il connaissait désormais presque par cœur. Il restait une échéance à confirmer lundi et deux pièces que le service juridique devait transmettre.

— Et vous me confirmez pour la répartition avant mardi ? demanda l'un des hommes.

— Lundi.

Les portes se refermèrent. La musique du cocktail leur parvint aussitôt depuis l'accueil, mêlée aux premières conversations de la soirée. Lucien desserra légèrement sa cravate.

— Beau travail.

— Merci, boss.

— À un moment, j'ai vraiment pensé qu'ils allaient partir chez Vernier.

— J’y ai cru, moi aussi.

— Bah, tu l’as bien caché, dis donc. Viens boire un verre, tu l’as mérité, dit Lucien en désignant l’accueil.

Le cocktail de fin d'année était prévu depuis plusieurs semaines. Pendant la réunion, Isaac avait vu le traiteur s'installer derrière la cloison vitrée, les bouteilles rejoindre leurs seaux puis les premiers invités arriver tandis qu'il cherchait encore une annexe. À ce moment-là, il n'était pas certain d'avoir quoi que ce soit à fêter.

Maintenant, deux tables recouvertes de nappes claires longeaient les fenêtres. Derrière les baies vitrées, les lumières des bassins s'étiraient dans l'eau et la pluie brouillait les mâts.

Thomas sortit de son bureau à leur approche.

— Alors ?

Isaac souleva légèrement le dossier.

— C'est signé.

— T'es vraiment le boss, ma chatte !

Sa main atterrit sur l'épaule d'Isaac. Deux collègues près du buffet se retournèrent en riant. Ce « ma chatte », ils l'avaient pourtant entendu cent fois.

Lucien confirma la nouvelle avant d'être happé par les festivités. Thomas prit le dossier des mains d’Isaac.

— Allez, confie-moi le bébé. Je vais le mettre en lieu sûr.

— Sans fouiller dedans, s'il te plaît, le prévint Isaac.

Responsable des partenariats chez L&H, Thomas savait repérer les manies d’Isaac avant même qu’il les admette. Il parlait fort, jurait facilement et avançait souvent avant de réfléchir ; Isaac fonctionnait presque à l’inverse. Depuis plusieurs jours, Thomas passait devant son bureau sous des prétextes de moins en moins crédibles pour demander où en était la négociation, alors qu’il supportait assez mal qu’on s’intéresse à ses propres dossiers.

— Au fait, lança Lucien, ton chéri ne vient pas ?

— Si. Il devrait plus tarder. Il avait rendez-vous avec l'architecte.

— Pour votre appartement ?

— Oui. Il doit apporter les plans.

— Claire voudra les voir.

Lucien jeta un coup d'œil vers l'entrée.

— Elle devrait être là, d'ailleurs.

Une invitée appela Lucien et il s'éloigna. Thomas attendit à peine.

— Il te félicite, il s'intéresse à ton appart… Je commence à être jaloux.

— Y a que toi qui compte, ma vie.

— M'appelle pas « ma vie » devant les collègues, Trésor.

Isaac leva les yeux vers les cheveux de Thomas.

— T'inquiète. Je te quitterai avant que tu sois chauve.

La main de Thomas remonta immédiatement vers ses cheveux.

— T'es vraiment une ordure.

— Je t'aime aussi.

Une femme du service juridique les interrompit pour demander à Isaac si elle pourrait récupérer les documents lundi matin. Il retrouva aussitôt son sérieux et lui confirma qu'elle les aurait avant la réunion. Il attrapa un petit four au buffet. Son téléphone vibra dans sa poche.

23 h 30. Même endroit.

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