1. Le décor se fissure

Séville, place d’Espagne, 2 février 2023, 14 h 15

La place d’Espagne avait quelque chose d’indécent.

Une symétrie parfaite, des briques blondes, des faïences bleues

et blanches, une lumière d’après-midi assez douce pour rendre la

vie supportable. Même les touristes semblaient avoir été placés là

par un décorateur.

Pierre s’était appuyé contre la balustrade qui longeait le canal.

Il regardait les barques passer sous les ponts, le visage offert au

soleil. Depuis son arrivée à Séville, il s’appliquait à ne rien

attendre. Ni révélation, ni miracle. Il avait déjà demandé cela à

Venise, Florence, Rome, Lisbonne, Madrid. Chaque ville lui avait

donné quelques jours de répit, puis l’avait rendu à lui-même.

Au fond, voyager ne changeait pas grand-chose. On emportait

sa propre fatigue dans les trains, ses obsessions dans les chambres

d’hôtel, ses peurs jusque devant les plus beaux paysages du

monde.

Seulement, ici, il y avait la lumière.

Et pendant quelques minutes, cette lumière suffisait.

— PUTAIN MAIS C’EST TROP BEAU !

La voix fendit la place avec la délicatesse d’une sirène d’alarme.

Pierre tourna la tête.

Josie avançait vers lui, son sac à dos bringuebalant sur une

épaule. Elle portait un manteau trop chaud pour l’Andalousie, des

lunettes à monture rouge et l’expression triomphale de quelqu’un

qui venait de conquérir un continent.

— Regarde-moi ça, Pierrot ! On dirait Naboo.

Elle écarta les bras, pivota sur elle-même, puis s’arrêta

brusquement.

— J’ai chaud.

Elle fouilla dans son sac et en sortit un petit ventilateur USB.

Pierre la regarda l’allumer.

— Tu as traversé l’Espagne avec ça ?

— J’ai traversé ma vie avec ça. Je crois que je ménopause.

Pierre haussa un sourcil.

— Tu as trente-neuf ans.

— Je suis précoce.

Josie dirigea le ventilateur vers lui.

— Et il est où le tien, celui que je t’ai offert ?

— Précieusement dans ma chambre d’hôtel.

— C’est avec toi qu’il devrait être, avec cette chaleur.

— Non mais attends, ça va, il fait vingt-quatre degrés.

Elle ramena le ventilateur vers son visage. Son souffle poussif

fit voler deux mèches de cheveux.

— Et toi, toujours aussi beau. C’est chiant.

Pierre sourit.

La voir lui faisait plus de bien qu’il ne voulait l’admettre. Depuis

un mois, ils s’appelaient presque chaque jour. Il lui avait montré

des plafonds d’églises, des gares désertes, des verres à moitié vides

et parfois simplement son visage dans le noir. Josie l’avait écouté

parler de liberté quand il allait bien et de solitude quand il allait

moins bien. Elle n’avait jamais essayé de distinguer les deux. Elle

savait que chez lui, elles se ressemblaient.

— Tu m’as manqué, dit-il.

Elle baissa son ventilateur.

— Ah. Quand même.

— N’en profite pas.

— Trop tard, je jubile.

Elle s’approcha et le serra contre elle. Pierre sentit la fraîcheur

de son manteau, l’odeur de sa cigarette et celle, plus discrète, de

son parfum. Quelque chose de familier. Quelque chose qui ne lui

demandait aucun effort.

Josie recula pour l’examiner.

— Tu as maigri.

— Un peu.

— Tu dors ?

— Un peu.

— Tu baises ?

— Beaucoup.

— Parfait. On va boire.

Ils quittèrent la place sous le soleil de l’après-midi.

Dans les ruelles de Santa Cruz, les murs blanchis retenaient

encore la chaleur. Josie parlait de son vol, d’un enfant qui avait

frappé trois heures dans son siège et d’une hôtesse qui ressemblait,

selon elle, à une ancienne rivale de karaoké. Pierre l’écoutait d’une

oreille, amusé par cette capacité qu’elle avait à occuper tous les

silences.

Ils s’installèrent dans une bodega où des jambons pendaient au

plafond. Des assiettes circulaient au-dessus des têtes. L’air sentait

l’ail, l’huile chaude et le vin rouge.

Josie parcourut la carte pendant moins de dix secondes avant

d’interpeller le serveur.

— Una grande ración de todo.

Le serveur, un brun à la chemise entrouverte, la regarda avec

prudence.

— ¿Todo?

— Todo. Maximum pleasure.

Pierre leva les yeux vers lui.

— Elle ne parle pas espagnol, mais elle le parle très fort.

Au Portugal, elle avait salué chaque chauffeur de bus d’un

sonore « olái ». Un peu d’espagnol, un peu d’anglais, et pas un mot

de portugais.

Le serveur rit et s’éloigna.

Josie le suivit des yeux.

— J’en ferais bien ma tapa.

— Avec supplément aïoli ?

Son rire partit d’un coup. Clair d’abord, puis déformé par un

grognement qu’elle tenta d’étouffer dans sa main. Pierre

connaissait ce bruit depuis plus de vingt ans. Il résistait rarement

plus de quelques secondes.

Quand ils retrouvèrent leur souffle, les premières assiettes

arrivèrent.

Josie leva son verre de tinto de verano.

— À ton voyage.

Pierre cogna doucement son verre contre le sien.

— Il touche à sa fin.

— Pas encore. Je viens d’arriver.

— Justement.

Elle prit une gorgée et l’observa au-dessus du bord de son verre.

— Alors ?

— Alors quoi ?

— Tu es parti pour te retrouver. Je voudrais savoir si tu étais

bien caché.

Pierre piqua une croquette avec sa fourchette.

— À Lisbonne, peut-être.

— Je savais que tu allais me parler de Lisbonne.

Il sourit malgré lui.

Son dernier soir là-bas, il était resté au pied du Cristo Rei

jusqu’à la tombée de la nuit. Face au pont suspendu et aux

lumières de la ville, il avait senti les larmes lui monter aux yeux.

Pas de tristesse précise. Plutôt la sensation étrange de quitter un

endroit qui lui avait offert, pendant quelques jours, une version de

lui-même qu’il aurait aimé garder.

— J’ai eu du mal à partir, dit-il. J’avais l’impression de laisser

quelque chose derrière moi.

— Quoi ?

— Je ne sais pas. C’est bien le problème.

Josie ne répondit pas tout de suite. Elle repoussa une assiette

vide pour faire de la place aux gambas.

— Et depuis ?

— Madrid, Valence, Murcie. Des musées, des bars, des

chambres.

— Des hommes.

— Aussi.

— Combien ?

Pierre la regarda.

— Tu tiens vraiment à tenir une comptabilité ?

— J’ai toujours rêvé d’être expert-comptable de ta bite.

Il éclata de rire.

Les rencontres s’étaient multipliées au fil du voyage. Certaines

avaient duré une nuit, d’autres moins d’une heure. Il ne gardait

parfois de ces hommes qu’une vidéo, un tatouage, une odeur ou la

forme d’un dos sous ses mains. Sur le moment, le désir effaçait

tout. Ensuite, dans le silence revenu, il se sentait souvent plus seul

qu’avant.

Il ne le dit pas à Josie. Elle le savait déjà.

— Et le petit Rémois ? demanda-t-elle.

Pierre releva les yeux.

— Quel petit Rémois ?

— Ne joue pas au con. Jérémy. Celui à qui tu as fait visiter

Lisbonne en visio comme si tu présentais un épisode d’Échappées

belles en rut.

— On a parlé, c’est tout.

Pierre se concentra soudain sur son verre.

— Plusieurs fois.

— De temps en temps.

— Tu lui as montré le coucher de soleil depuis le Cristo Rei. À

moi, tu as montré les toilettes d’une gare.

— Les azulejos étaient magnifiques.

Josie se pencha vers lui.

— Il te plaît.

Pierre prit son verre.

— Il a vingt-sept ans.

— Ce n’était pas ma question.

— C’est un gamin. À cet âge-là, tout paraît immense. La

moindre attirance devient une histoire, la moindre absence devient

un drame.

— Alors que toi, tu as atteint la sagesse. Tu couches avec des

inconnus pour ne surtout rien ressentir.

La phrase tomba entre eux sans brutalité. Josie n’avait pas

haussé la voix.

Pierre but une gorgée.

— Pour le moment, je baise. Ça me va très bien.

— Bien sûr.

Il allait répondre quand le son du téléviseur fixé au-dessus du

comptoir augmenta brusquement.

Le serveur venait de changer de chaîne.

Un bandeau rouge défilait au bas de l’écran. Une journaliste

parlait devant l’entrée d’un hôtel. Derrière elle, des gyrophares

bleus éclairaient la façade.

Pierre reconnut l’endroit avant même de comprendre les mots.

Le Gran Sevilla.

Son verre resta suspendu devant ses lèvres.

— …cuerpo encontrado esta mañana en una habitación del

hotel…

Un corps retrouvé ce matin dans une chambre de l’hôtel.

La photo apparut.

Marco Leiva.

Pierre cessa de respirer.

Le sourire, les yeux bruns, la barbe courte. Les mêmes traits que

sur les photographies échangées sur Grindr, l’application de

rencontre entre hommes. Le même visage qui, quelques heures

plus tôt, s’était approché du sien dans la pénombre de la suite 708.

Non.

Il regarda l’écran comme si l’image pouvait encore changer.

— ACTOR MARCO LEIVA ENCONTRADO MUERTO EN

SEVILLA.

Les bruits de la bodega reculèrent. Les voix, les assiettes, les

verres, tout sembla s’éloigner derrière une paroi.

Une vidéo remplaça la photographie. Marco apparaissait sur un

plateau de télévision, une femme assise à ses côtés. Deux enfants

riaient près d’eux.

Pierre sentit son estomac se contracter.

Josie suivit son regard.

— C’est qui ?

Il ne répondit pas.

Des images revenaient par fragments. La porte de la suite 708.

La bouteille de Corpinnat. La main de Marco sur sa nuque. Son

rire étouffé quand Pierre avait renversé son verre. Puis ce départ

rapide, sans promesse, sans numéro échangé, sans raison de se

revoir.

Un plan cul. Rien de plus. Sauf qu’un plan cul ne finissait pas au

journal télévisé.

— Pierre ?

Il posa son verre. Sa main tremblait.

— Qu’est-ce qu’il y a ?

Sur l’écran, la journaliste répétait le nom de l’hôtel. La police

cherchait à reconstituer les dernières heures de l’acteur. Pierre

pensa à son passage. Aux caméras. Aux messages encore présents

dans son téléphone. À son visage, peut-être enregistré dans un

couloir. À son ADN partout dans cette chambre.

Josie se rapprocha.

— Tu le connaissais ?

Pierre parvint enfin à détacher les yeux du téléviseur.

— J’étais avec lui hier soir.

Pour la première fois depuis son arrivée, Josie ne trouva rien à

répondre.

QUATRE MOIS PLUS TÔT

2. Rompre ce qui retient

Reims, 7 octobre 2022

Maxime avait transformé son bureau en décor de lui-même.

Murs noirs, meubles de designer, bougie à l’encens vanillé,

fauteuil en cuir choisi pour être photographié. Même le désordre

semblait avoir été disposé avec soin.

Pierre resta debout près de la porte.

Maxime feuilletait un dossier. Grand, les cheveux

impeccablement coiffés, il portait une chemise blanche dont la

coupe coûtait sans doute plus cher que tout ce que Pierre avait

dans sa valise. Son visage aurait pu sembler ordinaire. L’argent, les

soins et cette assurance tranquille lui avaient fabriqué du

charisme. À leur rencontre, Pierre avait surtout retenu sa facilité à

sourire et à mettre n’importe qui à l’aise. Il avait mis plus

longtemps à comprendre que Maxime travaillait chacune de ses

apparences. Même son parfum, trop présent ce matin, ne masquait

pas tout à fait une odeur de nuit restée sur sa peau. Il termina sa

page avant de lever les yeux.

— Assieds-toi.

— Non.

Un sourire discret passa sur ses lèvres.

— Comme tu veux.

Il referma le dossier, aligna le stylo sur le bord du sous-main et

joignit les mains.

— Tu voulais qu’on parle de ta rupture conventionnelle.

Pierre sentit sa mâchoire se crisper.

— Tu pourrais éviter de prendre cette voix.

— Quelle voix ?

— Celle que tu prends quand tu veux faire croire que rien ne te

touche.

Maxime s’adossa à son fauteuil.

— Nous sommes dans un cadre professionnel. Je pensais que tu

préfèrerais qu’on agisse en adultes.

Pierre laissa échapper un rire bref.

— C’est fascinant. Même maintenant, tu réussis à me parler

comme si j’étais un problème à gérer.

— Tu veux partir. Je te laisse partir. Je ne vois pas ce que tu

attends de plus.

Cette tranquillité était sa meilleure arme. Maxime ne criait

presque jamais. Il laissait Pierre s’emporter, puis observait le

spectacle jusqu’à ce que la colère de l’autre devienne la preuve de

sa propre innocence.

Pendant des années, Pierre avait pris ce calme pour de la

solidité.

À présent, il y voyait surtout une façon de ne jamais se salir les

mains.

— Je n’attends rien de toi, dit-il.

— Parfait. Nous sommes enfin d’accord.

Pierre s’approcha du bureau.

— Tu sais ce qui est le plus violent avec toi ? Ce n’est même pas

ce que tu fais. C’est la manière dont tu arrives ensuite à expliquer

que ça n’a pas eu lieu.

Maxime pencha légèrement la tête.

— Tu veux vraiment transformer une procédure de départ en

bilan de notre couple ?

— C’est toi qui m’as fait venir travailler ici.

— Tu me l’as demandé.

— Parce que tu m’avais promis que j’écrirais.

— Tu as écrit.

— Des invitations pour des galas et des communiqués que

personne ne lisait.

— C’était ton poste.

— Mon poste, c’était de donner l’impression que des gens riches

avaient quelque chose à dire.

Maxime sourit.

— Tu vois, c’est exactement ça. Rien n’est jamais assez bien

pour toi.

La phrase atteignit Pierre avec la précision d’une habitude.

Maxime l’avait déjà dite au restaurant, dans leur lit, devant des

amis. D’abord comme une plaisanterie, puis comme un diagnostic.

Pierre finissait toujours par chercher en lui la preuve qu’il avait

tort d’être malheureux.

— Même ta mère le dit, ajouta Maxime.

Pierre sentit la colère remonter.

Il posa les deux mains sur le bureau.

— Ne parle pas de ma mère.

— Pourquoi ? Parce qu’elle te connaît mieux que moi ?

— Parce que tu n’as plus le droit de t’en servir contre moi.

Un silence s’installa.

Pour la première fois, quelque chose bougea dans le regard de

Maxime. Pas de la culpabilité. Une contrariété brève, celle d’un

homme qui venait de découvrir qu’une serrure avait été changée.

Pierre pensa à la lampe posée près de lui. Il imagina sa main la

saisir, le verre éclater contre le mur, Maxime sursauter enfin. Il ne

fit rien.

Maxime ouvrit un tiroir et en sortit une chemise.

— Les documents sont prêts.

Il les posa entre eux.

Pierre regarda la liasse de papier.

Trois ans résumés en quelques pages. Un poste qu’il avait

accepté par amour, puis gardé par peur. Au début, travailler avec

Maxime lui avait semblé naturel. Ils partageaient les trajets, les

déjeuners, les idées, parfois une bouteille tard le soir dans ce

même bureau. Puis les portes avaient commencé à se fermer.

Maxime était devenu son supérieur devant les autres et son juge

une fois rentrés.

Pierre s’assit enfin.

Il prit le stylo.

— Tu sais, la psy que je voyais à l’époque ?

— Vaguement.

— Un jour, elle m’a dit de te quitter.

Maxime ne cilla pas.

— Elle n’avait que ta version.

Pierre eut presque envie de rire.

Il signa la première page.

Puis la deuxième.

À la troisième, sa main trembla légèrement. Il attendit qu’elle se

calme.

— Tu crois que tu vas faire quoi, maintenant ? demanda

Maxime.

— Écrire.

— Tu dis ça depuis des années.

Pierre releva les yeux.

— Justement.

Il signa la dernière page et repoussa les documents.

Maxime les rassembla avec soin.

— Je pourrais être en colère, tu sais. Je t’ai fait entrer ici, je t’ai

donné une place, et tu pars au moment où l’entreprise commence

à prendre de l’ampleur.

— Tu ne m’as pas donné une place. Tu m’as donné celle qui

t’arrangeait.

— Si ça peut t’aider à dormir.

Pierre se leva.

— Ça ne marchera plus.

— Quoi donc ?

— Me faire croire que tu sais mieux que moi ce que je ressens.

Maxime soutint son regard. Son sourire demeurait, mais il

n’avait plus tout à fait la même assurance.

— On verra.

Pierre ouvrit la porte.

Dans le couloir, plusieurs conversations s’interrompirent.

Il sentit les regards se poser sur lui. Il aurait pu traverser l’open

space sans les voir, mais son esprit fabriquait déjà ce qu’ils

pensaient.

Pierre, l’instable.

Pierre, l’ingrat.

Pierre, celui qui ne sait jamais ce qu’il veut.

Maxime apparaîtrait dans quelques minutes. Il poserait une

main sur l’épaule d’un collègue, prendrait un air attristé et

parlerait d’une décision difficile. Tout le monde admirerait sa

dignité.

Pierre attrapa son manteau.

Une collègue, assise au fond de la pièce, leva les yeux de son

écran. Elle ne sourit pas. Elle hocha simplement la tête.

Cela suffit.

Il quitta l’immeuble.

L’air froid lui saisit le visage. Il inspira profondément. Il ne se

sentit ni heureux ni libéré. Seulement vidé, comme après une

fièvre.

Il marcha sans réfléchir.

Les rues de Reims défilaient autour de lui, familières au point

d’être devenues invisibles. Il passa devant une boulangerie, un

magasin fermé, un arrêt de bus où deux lycéens riaient. La vie

continuait avec une indifférence presque rassurante.

Quand il releva la tête, il se trouvait devant Le Coin des Potes.

Romane et Alexandre étaient installés derrière la vitre, à leur

table habituelle. Romane parlait avec les mains. Alexandre

l’écoutait en tenant sa tasse à deux doigts. Leur stabilité aurait pu

sembler banale. À cet instant, elle parut inaccessible à Pierre.

Il entra.

— Ah, enfin ! lança Romane.

— Je ne suis pas en retard.

— Tu n’es jamais en avance non plus, répondit Alexandre.

Pierre lui fit la bise en serrant sa main, puis posa la sienne sur le

ventre arrondi de Romane.

— Tu as encore pris du bide.

— Putain, t’es con.

Elle rit et l’embrassa.

Avec eux, il n’avait pas besoin de choisir une version de

lui-même. Il pouvait être drôle, odieux, inquiet, silencieux. Ils

avaient tout vu et continuaient à lui garder une chaise.

Il commanda un café.

Alexandre l’observa.

— Alors ?

Pierre posa ses mains à plat sur la table.

— C’est fait.

— Tu as signé ? demanda Romane.

Il acquiesça.

— Et maintenant ?

La question était simple. La réponse l’était moins.

Une ancienne amie de faculté lui avait proposé de rejoindre un

média indépendant au printemps. Le poste lui plaisait. De vrais

sujets, des enquêtes, du temps pour écrire. Il avait accepté presque

immédiatement. Sa rupture conventionnelle prendrait effet le 21

décembre. D’ici là, il lui restait quelques semaines à travailler et

des congés payés à épuiser.

Après cela, il lui resterait un peu plus de trois mois de vide.

— Je vais partir, dit-il.

Romane fronça les sourcils.

— Partir où ?

— Voyager.

— Combien de temps ?

— Je ne sais pas. Jusqu’à mon nouveau boulot, peut-être.

Alexandre s’adossa à sa chaise.

— Tu sais déjà où tu vas ?

— Non.

— Donc tu as un départ, mais pas de destination.

— C’est le principe.

Romane posa une main sur la sienne.

— C’est à cause de l’autre ?

Pierre regarda leurs doigts.

— C’est à cause de tout. Maxime, oui, ce boulot, cette ville. J’ai

besoin d’air.

— Alors pars, dit-elle.

Il releva les yeux.

— C’est tout ?

— Tu voulais une autorisation ?

— Je m’attendais à un discours sur la fuite, les décisions

impulsives et mon incapacité à tenir en place.

Alexandre sourit.

— On pourra le faire au dessert si ça te manque.

Romane serra légèrement sa main.

— On te connaît. Tu ne voyages jamais seulement pour voir du

pays. Mais ça ne veut pas dire que tu dois rester.

Pierre se dégagea doucement.

— De toute façon, vous allez avoir autre chose à faire.

Le regard de Romane glissa vers son ventre.

— Tu parles du bébé ?

— Dans quelques mois, vous serez épuisés, obsédés par les

couches, et je deviendrai une voix au téléphone entre deux

biberons.

Alexandre haussa les épaules.

— Une voix très forte, probablement.

Pierre sourit, puis son visage se referma.

— Vous avancez.

Romane le regarda longuement.

— Et toi, tu as peur de rester derrière.

Il secoua la tête.

— J’ai peur de rester au même endroit pendant que tout le

monde construit quelque chose.

Elle prit quelques secondes avant de répondre.

— Alors construis autrement.

Le téléphone de Romane vibra sur la table. Sa mère appelait.

Elle décrocha et passa rapidement en haut-parleur. La

conversation dériva vers la dernière échographie, la taille du bébé,

les prénoms qu’ils n’arrivaient pas à choisir.

Pierre se retrouva à côté de leur bonheur.

Il connaissait cette place. Ni exclu, ni vraiment dedans.

Machinalement, il sortit son téléphone. Il ouvrit Instagram, fit

défiler trois publications, puis Grindr. Des torses sans visage, des

pseudos, des distances. À quatre cents mètres, un homme lui

proposait de venir « sans prise de tête ».

Pierre referma l’application.

Il leva les yeux.

Au-dessus de leur table, un tableau représentait le Grand Canal

au crépuscule. Une gondole glissait sur une eau orange. Les

façades semblaient flotter dans la lumière.

Venise.

Il resta quelques secondes à regarder l’image.

— Putain, c’est beau, murmura-t-il.

Romane tourna la tête.

— Quoi ?

Il désigna le tableau.

Elle lui accorda un coup d’œil, puis revint à sa conversation.

Pierre imagina la gare, le train, une chambre inconnue. Le froid

sur la lagune. La possibilité de marcher pendant des heures sans

croiser personne qui sache ce qu’il avait raté.

Pour la première fois depuis qu’il avait signé, quelque chose

s’ouvrit en lui.

— Je vais commencer par Venise, dit-il.

Personne ne l’entendit. Cette fois, cela lui convint.

Envie de découvrir la suite ?